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Stéphane Arguillère

Stéphane Arguillère

Études, réflexions et souvenirs sur les religions tibétaines

Notice sur le ’Khrul pa rab ’joms

sNga ’gyur rnying ma la rgol ngan log rtog bzlog pa’i bstan-bcos ’Khrul-pa rab ’joms

Notice

Le Log rtog bzlog pa’i bstan bcos ou ’Khrul pa rab ’joms est un traité d’une certaine ampleur, visant, comme son titre l’indique, à défendre les doctrines et pratiques des rNying ma pa contre les attaques de certains maîtres des traditions modernes (gSar ma pa). La discussion porte sur nombre de thèmes, dont une liste suit cette notice, en guise de table des matières (difficile à constituer ici, s’agissant d’un traité dont la composition présente certaines singularités, comme on va le voir).

 

Ce texte ne figure pas dans les listes courantes d’œuvres de Klong chen rab ’byams, ni dans le catalogue de l’imprimerie de sDe dge ; il n’est pas mentionné par ailleurs dans les autres traités de notre auteur.

 

En outre, il présente quelques particularités de style inhabituelles sous la plume du « Grand Omniscient », comme par exemple l’introduction de citations au moyen d’un la don, au lieu de l’ablatif las, généralement utilisé à cet effet par Klong chen pa.

 

De même, certaines formules sont troublantes pour qui est familier du style de notre auteur : ainsi par exemple l'expression Dus gSang bDe dGyes, p. 54, référence conjointe aux quatre cycles de Kālacakra, Guhyasamāja, Cakrasaṃvara et Hevajra. Cette manière de citer collectivement ces textes, ainsi que l’usage de dGyes pour Hevajra, est unique sous la plume de Klong chen rab ’byams. Or on la retrouve p. 87, bDe dGyes gSang ’dus gshed (Cakrasamvara, Hevajra, Guhyasamāja, et Yamāntaka). C'est un détail qui pourrait faire douter de l’attribution de ce texte.

 

Mais son aspect le plus curieux — et le plus intéressant — tient à ce qu’il est empli de références précises à de très nombreux auteurs tibétains, ce qui est parfaitement contraire aux habitudes de composition de Klong chen pa, mais qui, si le texte devait en effet lui être attribué, serait extraordinairement précieux pour mieux situer l’auteur dans le contexte général de la pensée tibétaine.

L’examen détaillé des références montre, à une réserve près, que les auteurs les plus récents mentionnés dans ce traité sont des contemporains de Klong chen pa, plus âgés que lui : le Karma pa Rang byung rdo rje (1284-1339), son condisciple auprès de Ku ma rā dza, ou encore Bu ston Rin chen sgrub (1290-1364).

 

Rien n’empêche donc historiquement l’attribution à Klong chen rab ’byams, corroborée, du reste, par l’autorité de ’Jigs med gling pa (1729-1798), qui en a donné une édition.

 

Plus récemment, dans l’état globalement insatisfaisant et incohérent de l’édition des œuvres de Klong chen pa, ’Khor gdong gter sprul rin po che, alias Chhimed Rigdzin Lama, l’a publié d’après cette édition de ’Jigs med gling pa. L’opinion favorable de ce maître, qui, pour être très peu conventionnel, n’en était que moins suspect de souscrire naïvement à des opinions reçues, et qui était par ailleurs d’une érudition confondante (visible quand il consentait à répondre « sérieusement » aux questions qu’on lui posait), n’est pas sans poids. Enfin, le traité se trouve repris dans l’édition mKhyen brtse des Œuvres complètes de ’Jigs med gling pa.

 

La seule difficulté, comme on va le voir, tient à la datation de l’auteur du texte polémique auquel répond ce ’Khrul pa rab ’joms. Mais, la question semblant difficile à trancher de manière décisive, l'argument n’est pas rédhibitoire.

 

Du point de vue du contenu, le Log rtog bzlog pa’i bstan bcos ne contient rien qui répugne à la pensée de Klong chen rab ’byams, telle qu’elle nous est connue par le reste de son œuvre. Bien au contraire, les critiques auxquelles il prend ici la peine de répondre de manière systématique sont celles mêmes qu’il réfute dans ses autres œuvres, quand le sujet traité l’exige.

 

Outre les références aux écrits de nombreux maîtres tibétains, le corpus des textes cité n’a rien de surprenant relativement aux lectures que l’on sait par ailleurs avoir été celles de notre auteur. Le style même, en dépit des détails évoqués plus haut, n’empêche pas absolument l’attribution à Klong chen pa.

Le livre présente un certain défaut de construction ; l’auteur semble prendre les objections comme elles viennent et y répondre sans souci de cohérence dans la forme. Mais une lecture attentive révèle que, précisément, il répond très certainement à un texte polémique, dont il faudrait déterminer exactement quel il est et qui en fut l’auteur. Ceci explique suffisamment cela, qui ne constitue donc en rien une objection consistante contre l’attribution.

Il semble que l’auteur du traité polémique auquel répond Klong chen rab ’byams soit un certain dBu ru stod kyi dPal ’dzin, puisque le premier passage de controverse cité (p. 4 de l’édition ’Khor gdong gter sprul) lui est attribué et que les autres ne le sont à personne d'autre.

 

Ce dPal ’dzin est manifestement celui auquel fait allusion le Deb ther sngon po (Blue Annals, p. 107) dans un passage qui rapporte une critique qu'il a formulée à l'encontre du maṇḍala de ’Jigs rten mchod stod en raison que des dieux et esprits tibétains y ont été introduits. Cette objection est en effet bien dans l’esprit de celles que rapporte notre auteur, de même que « l’esprit venimeux » qu’y relève ’Gos lo tsā ba et la faiblesse de pensée qu’il y souligne. En effet, ce n’est pas être de parti-pris que de faire observer, comme le fait [le pseudo-] Klong chen rab ’byams, que la plupart des critiques de ce dPal ’dzin, appliquées impartialement à toutes les parties de la littérature sacrée des Tibétains, n’en laisserait pas subsister grand-chose, même du côté des écoles Modernes(gSar ma).

 

C’est manifestement le même personnage que l’on retrouve plus loin dans le Deb sngon (Blue Annals, p. 168) comme critique de la Grande Complétude. ’Gos lo tsā ba cite visiblement le texte même auquel répond Klong chen rab ’byams, et, du reste, sa réponse pourrait avoir été inspirée par la lecture du traité que nous avons à examiner.

 

Un troisième passage (Blue Annals, p. 474) permet de sa faire une idée plus précise de l’identité de ce personnage. Rœrich propose en effet, après le nom de ce dPal ’dzin, une identification vraisemblable : ’Bri khung dPal ’dzin, qu'il appelle « the chief opponent of the rÑing-ma-pas ». Cela correspond exactement avec l'indication donnée par l'auteur du ’Khrul pa rab ’joms, puisque le monastère de ’Bri gung se trouvait dans la région de dBu ru stod.

On peut en déduire que le texte auquel répond Klong chen rab ’byams est le Chos dang chos ma yin pa rnam par dbye ba’i rab tu byed pa de cet auteur, traité que Samten Karmay, dans The Great Perfection, situe (p. 229) en 1400, alors qu'ailleurs (p. 140) il place l’auteur, sans plus de précision, au XIVème siècle.

 

Si la date donnée par M. Samten Karmay était correcte, alors bien évidemment l’attribution du ’Khrul pa rab ’joms à Klong chen rab ’byams deviendrait absurde. Mais il ne dit pas sur quel argument il fonde sa datation.

 

Cela dit, elle est confirmée par le Bod rgya tshig mdzod chen mo (p. 3244), qui nous donne de surcroît le nom complet de ce dPal ’dzin (s’il s’agit bien du même auteur), Nyi ’od bzang po. Toutefois, ce dictionnaire ne donne aucune date de naissance ou de décès pour ce personnage, ce qui jette un doute sur la datation du traité auquel répond le ’Khrul pa rab ’joms. En effet, le colophon, s’il est la base sur laquelle repose cette estimation de date, ne peut guère comporter davantage que la mention de l'année du “dragon de fer” (lcags ’brug), qui pourrait aussi bien être 1340 ou même 1280. Dans la première hypothèse, l’auteur du ’Khrul pa rab ’joms répond à un contemporain de Klong chen pa.

 

Si dPal ’dzin était un auteur du tournant du XIVème et du XVème siècles, on peut se demander pourquoi la réponse du pseudo-Klong chen rab ’byams, qui serait encore postérieure, ne contiendrait strictement aucune référence à des textes ou à des auteurs postérieurs aux premières années du XIVème siècle.

En conclusion, en accord avec la tradition de l’école rNying-ma, nous pencherions presque en faveur de l’attribution de ce texte à Klong chen rab ’byams, n’était la bizarrerie du style. Cette dernière nous incline à penser que l’auteur du texte pourrait être un contemporain, voire un disciple de Klong chen pa, guère plus jeune que lui, en tout cas initialement formé dans une tradition scolastique distincte de celles des monastères de bSam yas et de gSang phu où notre auteur a fait l’essentiel de ses études.

 

L’hypothèse d’une attribution à Klong chen pa aurait ouvert la porte à de nombreuses recherches complémentaires : en effet, dans le reste de l’œuvre du « Grand Omniscient », il est généralement impossible de savoir qui peut être visé par ses observations critiques et ses réfutations. Or ce texte, s’il avait été de Klong chen pa, aurait permis de former quelques suppositions sur ce plan.

 

C’eût été véritablement le seul point par lequel l’œuvre de Klong chen rab ’byams fût entré en contact avec la sphère des écrits de controverse,  prenant ainsi position au sein du champ général de la pensée tibétaine. Nous avons cependant tendance à le regarder comme représentatif de « l'école de Klong chen pa » et devant à ce titre être pris en considération pour comprendre la pensée de notre auteur, même s’il ne peut être littéralement de sa main.

 

Du reste, il est malheureux qu’il n’existe pas d’autres traités de cet auteur dans le même genre, qui nous permettraient de mieux le situer dans sa propre tradition, puisqu’il critique occasionnellement des contresens sur le rDzogs chen, qui ne peuvent avoir été le fait que de maîtres rnying ma pa. En effet, ce Log rtog bzlog pa’i bstan bcos est tout entier fait pour répondre aux attaques d’opposants relevant des écoles modernes (gSar ma).

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