Notice sur le ’Khrul pa rab ’joms

sNga-’gyur rnying-ma la rgol-ngan log-rtog bzlog-pa’i bstan-bcos ’Khrul-pa rab ’joms

Notice

Le Log-rtog bzlog-pa’i bstan-bcos ou ’Khrul-pa rab ’joms (titre ornemental par lequel nous le désignons dans le corps de ce travail) est un traité d’une certaine ampleur, visant, comme son titre l’indique, à défendre les doctrines et pratiques des rNying-ma-pa contre les attaques de certains maîtres des traditions modernes (gSar-ma-pa). La discussion porte sur nombre de thèmes, dont une liste suit cette notice, en guise de table des matières (difficile à constituer ici, s’agissant d’un traité dont la composition présente certaines singularités, comme on va le voir).


Ce texte ne figure pas dans les listes courantes d’œuvres de Klong-chen rab-’byams, ni dans le catalogue de l’imprimerie de sDe-sge ; il n’est pas mentionné par ailleurs dans les autres traités de notre auteur.


En outre, il présente quelques particularités de style inhabituelles sous la plume du “Grand Omniscient”, comme par exemple l’introduction de citations au moyen d’un la don, au lieu de l’ablatif las, généralement utilisé à cet effet par Klong-chen-pa.


De même, certaines formules sont troublantes pour qui est familier du style de notre auteur : ainsi par exemple l'expression “Dus gSang bDe dGyes”, p. 54, référence conjointe aux quatre cycles de Kâlacakra, Guhyasamâja, Cakrasamvara et Hevajra. Cette manière de citer collectivement ces textes, ainsi que l'usage de dGyes pour Hevajra, est unique sous la plume de Klong-chen rab-’byams. Or on la retrouve p. 87, bDe dGyes gSang-’dus gshed (Cakrasamvara, Hevajra, Guhyasamâja, et Yamântaka). C'est un détail qui pourrait faire douter de l'attribution de ce texte.


Mais son aspect le plus curieux — et le plus intéressant — tient à ce qu’il est empli de références précises à de très nombreux auteurs tibétains, ce qui est parfaitement contraire aux habitudes de composition de Klong-chen-pa, mais qui, si le texte devait en effet lui être attribué, serait extraordinairement précieux pour mieux situer l’auteur dans le contexte général de la pensée tibétaine.

L’examen détaillé des références montre, à une réserve près, que les auteurs les plus récents mentionnés dans ce traité sont des contemporains de Klong-chen-pa, plus âgés que lui : le Karma-pa Rang-byung rdo-rje (1284 – 1339), son condisciple auprès de Kumarâdza, ou encore Bu-ston Rin-chen-sgrub (1290 – 1364).


Rien n’empêche donc historiquement l’attribution à Klong-chen rab-’byams, corroborée, du reste, par l’autorité de ’Jigs-med gling-pa (1729 – 1798), qui en a donné une édition.


Plus récemment, dans l’état globalement insatisfaisant et incohérent de l’édition des œuvres de Klong-chen-pa, ’Khor-gdong gter-sprul rin-po-che, alias Chhimed Rigdzin Lama, l’a publié d’après cette édition de ’Jigs-med gling-pa. L’opinion favorable de ce maître, qui, pour être très peu conventionnel, n’en est que moins suspect de souscrire naïvement à des opinions reçues, et qui est par ailleurs d’une érudition confondante (visible quand il consent à répondre “sérieusement” aux questions qu’on lui pose), n’est pas sans poids. Enfin, le traité se trouve repris dans l’édition mKhyen-brtse des Œuvres complètes de ’Jigs-med gling-pa.


La seule difficulté, comme on va le voir, tient à la datation de l’auteur du texte polémique auquel répond ce ’Khrul-pa rab ’joms. Mais, la question semblant difficile à trancher de manière décisive, l'argument n'est pas rédhibitoire.


Du point de vue du contenu, le Log-rtog bzlog-pa’i bstan-bcos ne contient rien qui répugne à la pensée de Klong-chen rab-’byams, telle qu’elle nous est connue par le reste de son œuvre. Bien au contraire, les critiques auxquelles il prend ici la peine de répondre de manière systématique sont celles mêmes qu’il réfute dans ses autres œuvres, quand le sujet traité l’exige.


Outre les références aux écrits de nombreux maîtres tibétains, le corpus des textes cité n’a rien de surprenant relativement aux lectures que l’on sait par ailleurs avoir été celles de notre auteur. Le style même, en dépit des détails évoqués plus haut, n’empêche pas l’attribution à Klong-chen-pa.

Le livre présente un certain défaut de construction ; l’auteur semble prendre les objections comme elles viennent et y répondre sans souci de cohérence dans la forme. Mais une lecture attentive révèle que, précisément, il répond très certainement à un texte polémique, dont il faudrait déterminer exactement quel il est et quel en fut l’auteur. Ceci explique suffisamment cela, qui ne constitue donc en rien une objection consistante contre l’attribution.

Il semble que l'auteur du traité polémique auquel répond Klong-chen rab-’byams soit un certain dBu-ru stod kyi dPal-’dzin, puisque le premier passage de controverse cité (p. 4 de l'édition ’Khor-gdong gter-sprul) lui est attribué et que les autres ne le sont à personne d'autre.


Ce dPal-’dzin est manifestement celui auquel fait allusion le Deb-ther sngon-po (Blue Annals, p. 107) dans un passage qui rapporte une critique qu'il a formulée à l'encontre du mansala de’Jigs-rten mchod stod en raison que des dieux et esprits tibétains y ont été introduits. Cette objection est en effet bien dans l'esprit de celles que rapporte notre auteur, de même que “l'esprit venimeux” qu'y relève ’Gos lo-tsâ-ba et la faiblesse de pensée qu'il y souligne. En effet, ce n'est pas être de parti - pris que de faire observer, comme le fait Klong-chen rab-’byams, que la plupart des critiques de ce dPal-’dzin, appliquées impartialement à toutes les parties de la littérature sacrée des Tibétains, n'en laisserait pas subsister grand-chose, même du côté des écoles Modernes(gSar-ma).


C'est manifestement le même personnage que l'on retrouve plus loin dans le Deb-sngon (Blue Annals, p. 168) comme critique de la Grande Complétude. ’Gos lo-tsâ-ba cite visiblement le texte même auquel répond Klong-chen rab-’byams, et, du reste, sa réponse pourrait avoir été inspirée par la lecture du traité que nous avons à examiner.

 

Un troisième passage (Blue Annals, p. 474) permet de sa faire une idée plus précise de l'identité de ce personnage. Rœrich propose en effet, après le nom de ce dPal-’dzin, une identification vraisemblable : ’Bri-khung dPal-’dzin, qu'il appelle “the chief opponent of the rÑing-ma-pas”. Cela correspond exactement avec l'indication donnée par Klong-chen rab-’byams, puisque le monastère de ’Bri-gung se trouvait dans la région de dBu-ru-stod.

On peut en déduire que le texte auquel répond Klong-chen rab-’byams est le Chos dang chos ma-yin-pa rnam-par dbye-ba'i rab-tu byed-pa de cet auteur, traité que Samten Karmay, dans The Great Perfection, situe (p. 229) en 1400, alors qu'ailleurs (p. 140) il situe l'auteur, sans plus de précision, au XIVème siècle.


Si la date donnée par M. Samten Karmay était correcte, alors bien évidemment l'attribution du ’Khrul-pa rab ’joms à Klong-chen rab-’byams deviendrait absurde. Mais il ne dit pas sur quel argument il fonde sa datation.


Cela dit, elle est confirmée par le Bod-rgya tshig mdzod chen-mo, p. 3244, qui nous donne de surcroît le nom complet de ce dPal-’dzin (s'il s'agit bien du même auteur), Nyi-’od bzang-po. Toutefois, ce dictionnaire ne donne aucune date de naissance ou de décès pour cet auteur, ce qui jette un doute sur la datation du traité auquel répond le ’Khrul-pa rab ’byoms. En effet, le colophon, s'il est la base sur laquelle repose cette estimation de date, ne peut guère comporter davantage que la mention de l'année du “dragon de fer” (lcags-’brug), qui pourrait aussi bien être 1340 ou même 1280. Dans la première hypothèse, Klong-chen rab-’byams répond à un contemporain, ce qui est possible.


Si dPal-’dzin était un auteur du tournant du XIVème et du XVème siècles, on peut se demander pourquoi la réponse du pseudo - Klong-chen rab-’byams, qui serait encore postérieure, ne contiendrait strictement aucune référence à des textes ou à des auteurs postérieurs aux premières années du XIVème siècle.

En conclusion, en accord avec la tradition de l’école rNying-ma, nous pencherions presque en faveur de l’attribution de ce texte à Klong-chen rab-’byams, n'était la bizarrerie du style. Cette dernière nous incline à penser que l'auteur du texte pourrait être un disciple de Klong-chen-pa, guère plus jeune que lui, initialement formé dans une tradition scolastique distincte de celles des monastères de bSam-yas et de gSang-phu où notre auteur a fait l'essentiel de ses études.


L'hypothèse d'une attribution à Klong-chen-pa aurait ouvert la porte à de nombreuses recherches complémentaires : en effet, dans le reste de l’œuvre de notre auteur, il est généralement impossible de savoir qui peut être visé par ses observations critiques et ses réfutations. Or ce texte, s'il avait été de Klong-chen-pa, eût permis de former quelques suppositions sur ce plan.


C’eût été véritablement le seul point par lequel l’œuvre de Klong-chen rab-’byams fût entrée en contact avec la sphère des écrits de controverse,  prenant ainsi position au sein du champ général de la pensée tibétaine. Nous avons cependant tendance à le regarder comme représentatif de "l'école de Klong-chen-pa" et devant à ce titre être pris en considération pour comprendre la pensée de notre auteur, même s'il ne peut être littéralement de sa main.


Du reste, il est malheureux qu’il n’existe pas d’autres traités de cet auteur dans le même genre, qui nous permettraient de mieux le situer dans sa propre tradition, puisqu’il critique occasionnellement des contresens sur le rDzogs-chen, qui ne peuvent avoir été le fait que de maîtres rnying-ma-pa. En effet, ce Log-rtog bzlog-pa’i bstan-bcos est tout entier fait pour répondre aux attaques d’opposants relevant des écoles modernes (gSar-ma).

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