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Stéphane Arguillère

Stéphane Arguillère

Études, réflexions et souvenirs sur les religions tibétaines

Suite de mes souvenirs relatifs à Chhimed Rigdzin Rinpoché, n° 18 : l'époque de la traduction du Manuel de la Transparution Immédiate, suite

Source de l'illustration : Page Facebook KHORDONG WORLDWIDE.

Chapitre précédent : cliquer ici.

Il y a eu un certain nombre de sessions de travail avec Chhimed Rigdzin Rinpoché, mais, finalement, pas tant que cela. Ainsi, par exemple, il m’a une fois fait venir en Pologne en me disant que ce serait l’occasion de travailler sur la traduction ; j’y suis resté une semaine ou deux, je ne sais plus, dans son centre de Darnkow, alors tout à fait en chantier. Mais il ne m’a alors pas accordé fût-ce une seule minute pour la traduction du texte ; une fois que j’ai été parti, il a dit à une amie : « Il est bizarre, quand même, il vient en Pologne pour travailler sur ce texte, et puis il ne me pose aucune question ». Je suis certes, par tempérament, très incapable de mettre un pied dans la porte ; mais force est de constater que, cette fois-là, il n’y a réellement eu aucune occasion que j’aurais manqué de saisir.

   Pourquoi alors CRR m’a-t-il fait venir en Pologne ? Lui seul le savait, et Dieu ; mais, pour ma part, je ne m’en suis pas formalisé, habitué que j’étais à me laisser porter par le courant de son bon plaisir, comme à la dérive. Peut-être est-ce le sens de la formule de saint François d’Assise, que l’on connaît mieux par la reprise que saint Ignace de Loyola en a faite : « Obéir comme un cadavre ». Cette étrange sentence n’évoque pas tant une soumission marquée par la «rigidité cadavérique», mais, bien plutôt, la parfaite indifférence du cadavre qui n’a aucune répugnance à rester dans la position où on le met, quelle qu'elle soit. Qui sait, peut-être voulait-il que je reçoive les transmissions qu’il donna cette fois-là en Pologne — son propre terma des Protecteurs ainsi que la forme Lama Kagyé de Guru Dorjé Drolö, il me semble. Toujours est-il qu’aujourd’hui je suis heureux d’avoir fait absolument tout ce qu’il m’a demandé de faire, hormis la traduction du Manuel directement en anglais comme il l’aurait souhaité. Ou plutôt, il ne m’a pas positivement ordonné de le faire, mais il m’a dit, à plusieurs reprises :

« Si tu ne le traduis pas toi-même en anglais, il y aura des obstacles. »

De fait, j’ai eu, depuis, mon lot d'obstacles, et j’ose espérer que c’est plutôt de ceux-là qu’il voulait parler, que d’autres qui seraient encore à venir. Je regrette en tout cas beaucoup de ne pas lui avoir obéi sur cet unique point, la chose qu’il me demandait n’étant pas beaucoup plus déraisonnable que d’autres, dont je suis venu à bout parce qu’il me les avait prescrites.

   Un jour (beaucoup plus tôt, je pense), il m’a dit :

« Puisque tu es un artiste [étant jeune, je dessinais et je peignais volontiers], fais-moi une peinture de Dorjé Drolö. »

J’ai fait cette peinture ; je me souviens encore que c’était sur un grand carton noir, à la peinture acrylique, en utilisant pas mal de doré et d'argenté pour imiter l’effet des thangkas du style nakthang (peintures sur fond noir, pour les divinités terribles). Les couleurs n’étaient pas parfaitement traditionnelles, parce que j’ai eu la paresse de ne pas aller me procurer celles qui me manquaient ; cependant, ce petit barbouillage a paru lui plaire. Quelques années, on m’a dit qu’il était encore dans un garage de la maison de Rinpoché à Siliguri ; je suppose que quelques années de mousson et « la critique rongeuse des souris » en ont eu raison. 

   Ce travail, par exemple, n’a jamais été utilisé pour quoi que ce soit, à ma connaissance. CRR prescrivait souvent des tâches apparemment inutiles ; il faut croire qu’elles ne l’étaient pas pour ceux à qui il les faisait faire, ou qu’elles lui servaient à agencer je ne sais quelle réalité invisible, à l’égard de laquelle je n’éprouve d’ailleurs aucune curiosité. J’ai entendu plusieurs histoires à propos d’effets produits à distance, au bénéfice des uns, par les actions des autres, prescrites sans aucune explication par C. R. Lama ; mais je préfère ne pas les rapporter, de crainte de paraître croire à des contes à dormir debout, et pour laisser à ceux qui me les ont racontées la tâche de les redire un jour, sans erreur, à ceux qui compileront plus systématiquement les témoignages à propos de Chhimed Rigdzin.

   Une autre session de travail, celle-là vraiment féconde, a eu lieu à Genève chez des disciples suisses de Rinpoché, chez qui j’ai séjourné quelques jours. Je ne me rappelle plus en quelle année cela a pu se faire ; en tout cas entre 1996 et 1998. Rinpoché marchait alors avec un déambulateur et très péniblement ; je me souviens qu’il est tombé, d’ailleurs sans se blesser, très souplement, et qu’il a fallu que j’aide Nadia à le remettre debout (il était pesant, et, à cet âge-là, très insuffisamment musclé pour se relever seul une fois tombé).

   De ces quelques jours à Genève, je me rappelle, par ailleurs, deux choses.

   L’une est l'extraordinaire rapidité de Rinpoché et la précision de ses réponses. Certes, il ne me donnait aucun éclaircissement de fond, utile pour la pratique — mais il confirmait ou infirmait mes interprétations de dizaines de passages à grande vitesse et sans aucune hésitation. Je n’ai jamais pu mieux qu’à cette occasion constituer son extraordinaire acuité intellectuelle et la sûreté parfaite de son jugement, alors même que, physiquement, il paraissait déjà accablé par le grand âge.

  L’autre est une sorte de prophétie bizarre qu’il m’a faite et que je rapporterai ici sans aucun commentaire, tant elle est incompréhensible ; l’avenir dira peut-être quel pouvait en être le sens.

   Nous étions au milieu d’un passage difficile du texte tibétain, qui accaparait toute mon attention. Soudain, et véritablement sans aucun rapport avec le contenu du texte ni avec quoi que ce soit dont nous ayons pu parler auparavant, Rinpoché me demanda (je me rappelle exactement, non seulement les mots, mais encore le timbre de sa voix dans cet instant) :

« — Steven [c'est ainsi qu'il m'appelait], YOU EVER EATING HUMAN MEAT ? »

J’étais depuis près de dix ans habitué à sa forme d’humour et, d’ailleurs je ne suis pas ennemi des plaisanteries de ce genre de goût. Je lui répondis donc, sans y accorder plus d'attention que cela :

« No, Rinpoche, I never got the chance. »

Il laissa passer quelques instants puis il me dit :

« BECAUSE, IF YOU GOING TO POLAND, YOU AS MUCH LIKING GETTING POSSIBLE. »

Puisque j’en suis aux prophéties non encore réalisées (grâce à Dieu), en voici une autre, qu’il m’a redite plusieurs fois :

« Un jour, tu seras un grand professeur de l’Université et TU NE ME DIRAS MÊME PLUS BONJOUR. »

Il y en a encore quelques autres en suspens, dont une, très précise, qui portait sur ma carrière universitaire et qu’il m’a faite dès 1990 au plus tard — à une époque (j’avais dix-neuf ou vingt ans) où il était excessivement improbable que je sois universitaire un jour, étant donné l'extrême rareté des postes dans mon domaine. Il y a quelques personnes à qui je l’ai redite ; elle est d’ailleurs en partie déjà réalisée ; mais je préfère n’en pas écrire davantage ici pour ne pas influer sur son éventuelle réalisation.

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