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Stéphane Arguillère

Stéphane Arguillère

Études, réflexions et souvenirs sur les religions tibétaines

Suite de mes souvenirs relatifs à Chhimed Rigdzin Rinpoché, n° 13

Source de l'illustration : http://www.wandel-verlag.de/wp-content/uploads/PHOTO-back-web.jpg

Pour l'épisode précédent, cliquer ici.

Un jour, Rinpoché m’a raconté qu’un de ses disciples (assez connu) avait lourdement insisté pour qu’il le reconnaisse comme tülku («réincarnation» d’un maître du passé). Jouant sur le nom de ce maître, il avait (selon ce qu’il m’a dit) fini par dire :

« Yes, yes ! You tülku ! Asshole Tülku ! »

Il avait un rapport assez curieux avec les croyances magiques tibétaines. Tantôt il s'en moquait, tantôt il en parlait comme de réalités, mais tout à fait techniques et naturelles.

   Du premier côté, on peut citer ses moqueries sur les « bombes magiques » et autres sortilèges de magie offensive :

« Ils me font bien rire, les Tibétains, avec leurs bombes magiques ! Quand les Chinois sont arrivés, ils ont bien essayé de leur en lancer, mais ça ne leur a rien fait du tout ! »

Mais, d’un autre côté, le jour où je lui ai demandé ce qu’il en était des démêlés que j’avais entendu dire qu’il avait eu avec le fameux Khenpo Jigme Phuntsok dans sa région au Tibet, il m’a répondu :

«Ils m’ont envoyé un orage de grêle ; je leur ai renvoyé et ensuite les problèmes ont cessé.»

Quoi qu’il en soit de l’orage de grêle, j’ai su plus tard quel était le fond de leur différend. Le Khenpo Jigmé Phuntsok, qui en l’absence des prélats nyingmapas de cette région (tous tués ou en exil) avait pris une place dominante, avait imposé une sorte de proscription sur les « briseurs de samaya », c'est-à-dire les Tibétains qui avaient détruit des édifices religieux ou des textes bouddhiques, ou peut-être participé à des actes de barbarie pendant la Révolution Culturelle. 

   C’est un trait qui est peu connu et surtout peu reconnu de l’histoire tibétaine récente, qu’une bonne partie des dégâts que l’on attribue aux Chinois ont été le fait des Tibétains séduits par la révolution communiste ; à telle enseigne que plusieurs des monastères qui n’ont pas été saccagés, notamment au Tibet Central, semblent l’avoir dû… à une protection armée chinoise. Je ne dis pas cela pour atténuer la part de responsabilité de la Chine dans l’énorme destruction du patrimoine culturel tibétain — mais seulement pour appeler les choses par leur nom et surtout pour faire comprendre quelle pouvait être la situation de ceux qui s’étaient prêtés à ce qui, pour un Tibétain normalement constitué, est de l’ordre de l’extrême sacrilège (que l’on songe par exemple qu’ils avaient détruits les stūpa funéraires de maîtres anciens et vénérés et en avaient jeté les os aux chiens !). On comprend l’excécration dont de telles personnes ont pu faire l’objet par la suite ; on s’imagine aussi leur profond désarroi, une fois retombée la vague révolutionnaire.

   À la différence du Khenpo Jigmé Phüntsok,Chhimed Rigdzin, lui, quand il retourna dans le pays Golok dans les années 1980, décida d’enseigner aux « repentis de la Révolution Culturelle », ce qui lui valut la censure du Khenpo. C’est une histoire qui mériterait une enquête à la fois historique et ethnographique, puisque s’y entremêlent toutes sortes de thématiques passionnantes, y compris celle de l’autorité des prélats bouddhiques revenant d’exil face à celle de ceux qui avaient rempli le vide causé par leur absence.

   Je tiens cet aspect de l’histoire d’un tülku nyingmapa du pays Golok dont j’ai oublié le nom, que j’ai connu lors de mon séjour de 1992-93 au Népal, où il vivait alors avec une jeune femme écossaise, aussi sympathique que lui. Il m’en a raconté une autre, éminemment curieuse, mettant en scène son propre père et Chhimed Rigdzin Rinpoché, à la même époque où ce dernier est retourné à Khordong après en avoir été si longtemps parti. 

   Le père de ce tülku était lui-même tertön (« découvreur de trésors ») et, selon ce que m’a raconté son fils (dans le beau parler rocailleux de la région Golok), il avait découvert une boîte-terma qu’il était incapable d’ouvrir (comme si elle était tout d’une pièce en métal sans jointure) mais qu'il portait sur lui comme une amulette, dans sa chuba. Rencontrant Chhimed Rigdzin, il lui demanda de lui faire une prophétie, tant la clairvoyance du Lama était célèbre. Ce dernier lui répondit :

« Vous avez quelque chose pour moi dans votre manteau. »

Il s’agissait de la fameuse cassette-trésor. Celui qui m’a raconté l’histoire, qui la tenait de son propre père, m’a dit que, le lendemain matin, Chhimed Rigdzin Rinpoché avait rendu à ce dernier la boîte ouverte, on ne sait comment, et les secrets qu’elle contenait enfin accessibles.

   Chhimed Rigdzin Rinpoché aimait à faire peur aux gens en prétendant pratiquer lui-même la magie noire, ou du moins, en mettant en avant sa compétence en magie offensive.

  Quand nous avons appris la mort de Guy Serre au Népal, dans des circonstances obscures qui étaient certainement le fruit d’actes regrettables qu’il avait commis dans des pays où l’on ne plaisante pas avec certaines choses, Chhimed Rigdzin, qui pourtant me demandait souvent si j’en avais des nouvelles, dit :

   « Voilà ce qui arrive à ceux qui essaient de me faire du tort. »

Dans le même enseignement (donné chez M. Jean-Louis Massoubre), il a d’ailleurs parlé de moi, en tant qu’ami du défunt (avec qui j’étais, à vrai dire, très fâché depuis longtemps, puisqu’après m’avoir entraîné auprès de Chhimed Rigdzin, il s’était imaginé pouvoir m’en détacher aussi facilement, sa paranoïa de la magie noire, d’abord centrée sur Sogyal Rinpoché, s’étant étendue à Chhimed Rigdzin, il est vrai nettement plus inquiétant, dans ce registre, que le brave Sogyal Lakar). Il dit de moi, ce dont je lui laisse l’entière responsabilité :

   « Au début, il avait un gros égo, mais je l’ai détruit et maintenant il n’en a plus du tout. »

Plaise à Dieu ! 

   Mais il continua, à propos de Guy Serre, sur le thème de la magie noire :

 « Il y a tellement de gens qui s’imaginent que les lamais font de la magie noire contre eux ! À les écouter, tout le monde en ferait, Dilgo Khyentsé Rinpoché, Nyoshül Khenpo, Sogyal Rinpoché et moi aussi !… Mais Khyentsé Rinpoché n’a pas d’ennemis ; Nyoshül Khenpo est trop malade, il n’aurait pas la force ; Sogyal Rinpoché est trop jeune, il n’y connaît rien… »

Significativement, il s'oublia lui-même dans la liste des lamas qu’on aurait tort de soupçonner de faire de la magie. Quelques années plus tôt, à l’occasion d’une des premières initiations qu’il donna à Paris, donc vers 1989, il s’était étonné publiquement de la superstition des Parisiens (je ne rends que la substance de ses propos, je ne m’en rappelle pas à la lettre) :

« Vous êtes nombres à vous croire envoûtés. Ici, il y a bien des gens qui essaient de faire de la magie noire, mais ils n’ont aucun pouvoir : c'est dans votre tête. En Afrique, ça oui, il y en a qui s’y connaissent ; moi, je m’y connais, mais ici, laissez-moi rire. » 

En tout état de cause, en 1995, Chhimed Rigdzin Rinpoché finit par décider de donner les transmissions du Gongpa Zangthal : ce sera l’objet de l’épisode suivant.

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