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Stéphane Arguillère

Stéphane Arguillère

Études, réflexions et souvenirs sur les religions tibétaines

Suite de mes souvenirs sur Chhimed Rigdzin Rinpoché, n° 5

Le chapitre précédent est ici

Après ces réflexions sur la «folle sagesse» telle qu’elle a été construite par Chögyam Trungpa (avec un certain génie) puis utilisée par divers lamas néo-bouddhistes, revenons-en à Chhimed Rigdzin Rinpoché, personnage débordant par tous les côtés y compris ce cadre apparemment propice à tous les «par-delà bien et mal».

   Je me rappelle que le premier hôte du lama prenait un soin très généreux à ce qui, selon son goût et la mode de l'époque, était le meilleur en fait de nourriture («nouvelle cuisine», disait-on, comme il y avait eu des «nouveaux philosophes» and what not). Peut-être le vieux maître, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne prétendait pas à l’ascétisme, avait-il laissé échapper quelques plaintes. Une jeune femme est venue faire la cuisine; je me souviens qu’elle a préparé quelque chose de tout à fait français et bien copieux — dans mon souvenir, tout simplement, du steak avec une sauce au vin et aux oignons, probablement des pommes de terre sautées: bref, du savoureux et du non-diététique.

   Chhimed Rigdzin Rinpoché n’a pas dissimulé son plaisir et, une fois l'assiette terminée, il l'a portée à sa bouche et l'a léchée, ce qui, évidemment, était amusant dans un salon parisien. Après quoi, il l'a reposée sur la table et a dit :

« We, Khampas, brothers of dogs. »

   À la même époque, il a donné, à intervalle de quelques mois, la consécration (initiation) de Padmasambhava aux huit formes, et celle de Guru Dorjé Drolö, l'une et l'autre selon les révélations (termas) de Khordong Nüden Dorjé.

   Dans l’une, au moment de donner les samayas (engagements sacrés), il a dit : 

« Maintenant, je devrais vous donner des samayas. Mais comme personne n’est capable de les tenir, si je vous les donne, vous irez en enfer. Si je ne vous les donne pas, c'est moi qui pourrais y aller. Donc je préfère ne pas vous les donner. »

Dans l'autre, dans les mêmes circonstances, il a dit :

«…Et comme samaya, je vous rends votre égoïsme. »

Dans ses enseignements publics, il faisait aussi allusion au caractère superstitieux des Français qui venaient le consulter (j'en suis en effet le témoin) très souvent parce qu'ils se croyaient envoûtés. Il y avait un côté curieux et comique à voir cet homme pour ainsi dire sorti du Moyen Âge, et ayant tous les dehors du ngakpa (tantriste-mage) tibétain, rappeler à la raison les Parisiens en pleine paranoïa magique. J’aurais d’ailleurs beaucoup de souvenirs à rapporter sur ce plan-là, mais ils porteraient plutôt sur les visiteurs que sur le lama, qui essayait visiblement de les aider. 

   Certains de ceux qui me connaissent plus ou moins me trouvent certainement sévère sur le bouddhisme, notamment en Occident, ou peu optimiste à l’endroit des Occidentaux qui embrassent une religion tibétaine. Mais s’ils avaient été les témoins des milliers d'heures que j’ai passées, surtout dans la période 1989-2005 à peu près, à servir d'interprète pour des entrevues individuelles entre toutes sortes de lamas et leur public notamment parisien, peut-être leur point de vue sur le bouddhisme en Occident serait-il changé. Aucun sociologue, à travers le travail d’enquête le plus minutieux, ne saurait avoir une plus solide base empirique pour ses inductions, à ceci près bien sûr que je n’ai jamais songé à exploiter statistiquement les contenus de ces entrevues — ce qui m'aurait sans doute permis de passer au-delà du «ressenti qualitatif», où l’arbre peut toujours cacher la forêt. 

   Toujours est-il que pour le jeune bouddhiste pieux, militant et amoureux des textes que j'étais alors, désireux d’approfondir et de réformer toujours sa compréhension, il y avait quelque chose de profondément décevant dans ce défilé de personnes à qui peut-être on ne pouvait en effet que «rendre leur égoïsme». Aujourd'hui, peut-être aurais-je plus d’indulgence et serais-je capable de mieux percevoir la richesse, même spirituelle, d’interactions centrées sur les besoins les plus primaires ou les angoisses les plus profondes de gens qui se battent comme ils le peuvent avec la dureté de la vie. Peut-être est-ce quelque chose aussi que j’ai appris de ce maître: une forme de disponibilité aux gens au niveau même de leurs attentes, sans plus aucune ambition, à moins qu'ils n'en manifestent le besoin eux-même, de «surcoder» par un discours religieux ou moral leur manière de se débattre avec la vie.

   Ce qui me rappelle une chose curieuse : une partie de ce caractère très terre-à-terre des préoccupations des visiteurs de Chhimed Rigdzin tenait au fait qu'il était aussi médecin (au sens de la médecine traditionnelle tibétaine). D’ailleurs, une des choses qui m’a révélé le caractère extrêmement précis et techniquement compétent de cet homme qui paraissait si fantasque et impulsif au premier abord, c'est de l'avoir vu pratiquer l'acupuncture. En particulier, je l'ai vu enfoncer toute la longue partie fine (plusieurs centimètres) d'une aiguille d'acupuncture dans la main d’une femme, qui n'a même pas sursauté: ce qui suppose, me semble-t-il, une connaissance parfaite des trajets nerveux. C’est ainsi que j’ai peut-être plus souvent été instruit par ce qu’il faisait que par ce qu’il disait : naturellement, l'impression s’imposait, après avoir vu cela, que Chhimed Rigdzin Rinpoché agissait avec ses piques verbales un peu comme l'acupuncteur avec ses aiguilles, c’est-à-dire aussi selon un art très précis, et en fonction de causalités échappant nécessairement à la compréhension du sujet.

   Là encore, on est au plus loin des compréhensions vulgaires de la «folle sagesse», dont la morale est souvent de la forme: «Rinpoché a voulu te faire comprendre que…», comme si on avait affaire à un parent élevant un enfant et le punissant quand il a mal fait (ce qui nous rabattrait, du côté du moins des Occidentaux qui cultivent ce genre de perception, dans le masochisme le plus éhonté quoique le moins assumé: tant qu’à érotiser la soumission, si tel est leur plaisir, pourquoi prendre des prétextes religieux, et parasiter ce faisant la religion qu’ils ont embrassée par des «lama, lama, lama, fais-moi mal, lama, lama, lama, envoie-moi dans le Dharmakāya, j'aime la dévotion qui fait Boum ?»). Dans le cas de «C. R. Lama», quoi que l’on puisse penser de lui en dernière analyse, il est certain que l’on n’était pas dans ce registre, même si le malentendu était possible (je suis persuadé qu’il y avait un bon nombre de grands masochistes parmi ses disciples occidentaux; et il fallait sans doute une dose de masochisme pour trouver son compte à subir toutes ses algarades….).

  Je pense que c’est aussi de cette époque (1989-1990) que date une conférence mémorable qu'il a donnée à la Sorbonne, dans je ne sais plus quel cadre, sur la «guérison spirituelle». Je crois qu’il y en avait eu une l'année précédente dans une autre université parisienne ; j'y reviens ensuite, n’étant plus certain de la chronologie exacte.

   Il faut, là encore, restituer un peu le contexte: en cette toute fin des années 1980 et au commencement des années 1990, le New Age avait débarqué en France et c'est probablement le temps de la plus grande vogue de la «guérison avec les cristaux» et autres pratiques néo-magiques. D’une certaine façon, C. R. Rinpoché a surfé sur cette vague, mais en en jouant d’une manière très curieusement ironique.

   Ainsi, par exemple, pour ce qui est de la conférence à la Sorbonne, Rinpoché, que j'avais soutenu par le bras pour gravir les nombreuses marches qui menaient à la salle où il devait parler (il marchait très péniblement suite à une chute de cheval lors de son retour au Tibet plus tôt dans les années 1980) après avoir chanté à voix très forte des prières tibétaines dans un micro réglé pour le maigre coffre d'un orateur ordinaire, commença de la sorte, s'adressant à son traducteur habituel (Patrice S.) : 

— Quel est le sujet de la conférence ?

— La guérison spirituelle, Rinpoché.

— Ah oui. Il y a trois points : trancher, tuer et soigner (cutting, killing and healing).

Suivait un développement sur ces trois points, où le premier occupa les trois quarts du temps, les les second presque tout le temps restant, le dernier deux ou trois phrases à peine.

   «Cutting» expliquait au fond l'esprit de la pratique de Chö (gcod): si l’appréhension du moi est détruite, on n'a plus que faire d'être malade; et même, parfois, par surcroît, on guérit. Naturellement, cela n’avait rien pour satisfaire les attentes du public, qui était loin d’une approche sur le «bon usage des maladies» au sens presque de Pascal, ou du moins, d’une souveraine indifférence aux maux du corps au nom d’une perception métaphysique d’un ordre supérieur.

   «Killing» était assez farcesque, au sens où il s’agissait d’une réflexion sur les avantages et inconvénients respectifs de tuer les microbes (ou autres causes de maladie) ou le patient (ou de les laisser tuer le patient). Il est vrai que les Tibétains imputent souvent les maladies à l'action d’esprits et disposent de toutes sortes de rites dont ils pensent qu’ils sont de nature à «libérer», c'est-à-dire à tuer magiquement, les démons, si l’on ne peut pas s'en défaire par des voies plus douces (la guerre étant, là encore, la continuation de la diplomatie par d'autres moyens).

  Enfin, pour «Healing», ce fut vite expédié comme n’ayant guère d’intérêt.

  Dans l’autre conférence en cadre universitaire (je ne sais plus où, Nanterre peut-être?) donnée par Rinpoché sur la «guérison spirituelle», cette fois devant un public de «praticiens» de la chose, adeptes de toutes sortes de «médecines douces», voire guérisseurs auto-proclamés, il s’y est pris d’une manière très curieuse et, au fond, excessivement juste à mon sens.

   En effet, il a commencé par dire : « Cette fois, c'est moi qui vais vous poser des question. Vous dites être capable de guérir les autres, mais qui vous a formés ?». Seul le silence lui répondit, hormis peut-être quelques réactions de dépit. Il avait très justement pointé l'abîme qu’il y avait entre son propre monde — celui de pratiques encadrées par une transmission assimilées à la faveur d’un long apprentissage — et le leur — celui des compétences autodidactes, des intuitions prétendues et des talents auto-proclamés.

   Je ne me souviens pas du détail de cette conférence, qui avait plutôt pour centre de gravité cette attaque contre le charlatanisme moderne drapé dans les oripeaux de connaissances traditionnelles superficielles. Mais je me rappelle qu'entre autres choses, il a raconté qu’il ne se lavait jamais les dents et prenait des antibiotiques quand il était malade. Je pense que le second point était, pour son public, une énormité encore plus énorme que le premier.

   Le dégonflage des mystifications paraissait avoir une place centrale dans le monde de Chhimed Rigdzin Rinpoché, ce qui le mettait tout à fait en-dehors de l'usage clérical (au sens : servant des formes de domination) de la dite «folle sagesse». Il parfait souvent avec beaucoup d’ironie des «vaches sacrées» du bouddhisme tibétain; il était d'ailleurs très difficile de savoir ce qu’il pensait au fond et si ses sorties irrespectueuses n’avaient pas plus vocation à ébranler ses auditeurs dans leurs crispations pieuses, qu’à dire vraiment sa pensée.

   Peut-être était-il sincère quand il racontait, moyennant une petite mystification, qu'il avait un appartement à Londres ayant vue sur le salon de celui de Sogyal Rinpoché, et commentait : quelqu'un qui passe sa vie devant la télévision ne peut pas enseigner aux autres. À propos du même, il eut un jour la formule (rapportée par David Cowey) : «Number one holy buddhist tourist lama».

   Je ne sais que penser de ce qu’il disait du Dalaï-Lama dans le même registre. Une fois, par exemple, on lui a passé une version en tibétain de Tintin au Tibet ; je me souviens de l'avoir vu le lire, sur un canapé chez son premier hôte parisien U. A., et rire en disant : « Très bon, très bon ! La prochaine fois que je verrai le Dalaï-Lama, je lui en offrirai un — comme ça, il causera moins!».

   Je l'ai, à la même époque, entendu dire du XVIème Karmapa, que pourtant je pense qu’il respectait sincèrement : « Good lama, but what dictator !».

   Je crois qu'il n'y a à peu près que deux personnes dont je ne l'ai jamais entendu rien dire fût-ce de légèrement moqueur : son maître principal, Tülku Tsurlo ou Tshullo (l'auteur du Manuel de la transparution immédiate) et Düdjom Rinpoché dont il avait également été le disciple.

   Au reste, je ne l'ai entendu qu’une seule fois raconter une histoire précise à propos de Tülku Tsurlo : il m'a dit que, quand il était jeune (adolescent, à vrai dire, vu l’âge auquel il a quitté la région Golok), il était fasciné par le fait de fumer la pipe. Il faut dire qu'au Tibet, fumer avait de tout autres connotations qu'aujourd'hui en Occident — sans doute du côté d’une virilité agressive ne convenant pas du tout à un religieux, peut-être comme porter un blouson en cuir et rouler sur une grosse moto ? — Tülku Tsurlo, m’a-t-il dit, se rendant compte qu’il avait cela dans l'idée, lui bourra une pipe avec du piment et la lui fit fumer. Après quoi, me dit-il, « J'ai eu la tuberculose pendant un an» (sans doute voulait-il dire: une toux avec des saignements).

Pour le chapitre suivant, cliquer ici.

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