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Stéphane Arguillère

Stéphane Arguillère

Études, réflexions et souvenirs sur les religions tibétaines

Suite de mes souvenirs relatifs à Chhimed Rigdzin Rinpoché («C. R. Lama», 1922-2002), n° 3

Le chapitre précédent se lit ici.

Pour une biographie générale de Chhimed Rigdzin Rinpoché, permettant de situer les quelques souvenirs que je rapporte dans le contexte de sa vie, se reporter au blog de l'association Khordong France.

Quelques jours après l’entrevue passablement déconcertante que j’ai rapportée dans le précédent chapitre, le traducteur principal du lama ayant dû retourner vaquer à ses occupations, il m’a donc fallu servir d’interprète, pendant peut-être une semaine. Cela s’est reproduit plusieurs fois par la suite, notamment jusqu’à mon départ de Paris en juin 1992 après mon succès à l’agrégation de philosophie. C’est surtout dans de telles occasions que j’ai pu passer du temps avec Chhimed Rigdzin Rinpoché, dont la conversation familière était souvent plus instructive que ses enseignements publics, parfois d’une extraordinaire bizarrerie. On devait être en 1990, en fait, et presque un an avait dû se passer depuis la première entrevue avec le Lama, relatée dans un chapitre précédent ; j'ai un peu de mal, après tant d'années, à restituer exactement la chronologie.

   Le récit de l’une des premières entrevues que j’ai eu à traduire (que l’on se rappelle que j'avais à peine vingt ans, tout au plus), donnera le ton.

   Une dame est venue le voir et s’est adressée à lui tout à fait dans le registre qui eût convenu pour une consultation chez une voyante extra-lucide : «Voilà, je ne me sens pas très bien ; est-ce que LE MAÎTRE pourrait me dire si les choses vont s’arranger ?». La question, peut-être sincère, était posée sur un ton parfaitement mondain par cette dame dont je devais comprendre par la suite qu’elle avait été adressée à Rinpoché par l’une des principales mécènes du bouddhisme nyingmapa français de ce temps-là. Par la suite, dans un très amusant retournement de perspective, Chhimed Rigdzin Rinpoché devait se plaindre publiquement du caractère extraordinairement superstitieux des Occidentaux, dont pratiquement aucun ne venait à lui pour des questions proprement spirituelles, morales, ou de doctrine, mais dont une proportion pour moi tout à fait étonnante venait pour se faire désenvouter ou pour interroger sa clairvoyance. Il est vrai, à leur décharge, que Rinpoché avait tout à fait l’air d’un vieux sorcier et que cela l’amusait visiblement de passer pour tel. En oute, moi qui ne lui ai jamais rien demandé de tel et qui n’ai aucun goût pour le merveilleux, je dois dire qu’il m’a fait souvent, complètement au débotté, des déclarations qui se sont avéré par la suite anticiper de manière stupéfiante sur des choses qui me sont arrivées par la suite ; certaines ne sont pas encore réalisées.

   Pour en revenir à cette dame, après que je lui ait traduit la question (en anglais : «C. R. Lama» ne m'a jamais parlé en tibétain, sauf pour… faire des plaisanteries plutôt croustillantes), Rinpoché m'a demandé de la prier de lui dire quel était sa profession. « Je suis décoratrice d’intérieur », répondit-elle, et elle se mit à raconter sa vie pendant plusieurs minutes. 

   Quand le lama a été lassé, ou peut-être plutôt qu’il a senti qu’elle était mûre pour la scène qu’il allait lui jouer, d’un coup, il a pris un air prophétique et, avec la voix grave et puissante qui était la sienne, d’un timbre absolument singulier que j'ai encore dans l'oreille, il lui a dit, dans son anglais improbable dont la traduction française ne rendra pas exactement la saveur étrange :

  « Il va vous arriver quelque chose ! Ce sera un samedi, en février ! Surtout, NE SORTEZ PAS DE CHEZ VOUS ! Si vous ne mourez pas, tous vos problèmes sont finis ! »

Puis, une fois ses paroles traduites (j'avoue avoir eu peine à me retenir de rire, sans savoir s’il plaisantait, s’il était fou, s’il voulait apprendre aux importuns à lui faire perdre son temps, ou s’il avait réellement l’intention de mettre en garde cette personne sur un danger qui lui paraissait imminent), il s’est tourné vers moi avec un air blasé et m'a dit cette phrase immortelle que je ne saurais bien rendre en français :

« Now some more another nonsense people coming possible ? »

Inutile de dire que la brave dame avait tout à fait l'air d'avoir mis les doigts dans la prise et que j'ai eu le sentiment en la raccompagnant qu'elle était profondément choquée. Il faut dire que lors d'une précédente visite à Paris, quelques mois plus tôt, Rinpoché avait répondu à une personne du centre Rigpa qui lui demandait combien de temps il lui restait à vivre : « Six mois ! ». Elle était morte dans l'année qui avait suivi. «C. R. Lama» avait donc pris une réputation de clairvoyance autant que de brutalité verbale, qui explique peut-être pourquoi tant de ses visiteurs le regardaient apparemment plutôt comme un magicien que comme un maître spirituel (ce qui, du reste, n'était probablement pas très distinct dans leur esprit).

   La suite de l'histoire est encore plus curieuse. 

   La personne qui avait envoyé cette dame à Chhimed Rigdzin Rinpoché a commencé très rapidement à téléphoner plusieurs fois par jour, sur le thème (je ne puis rendre ici le ton très mondain) :

« Pourriez-vous demander à Rinpoché d'en dire un peu plus, s’il vous plaît? Vous comprenez, on ne peut pas dire des choses comme ça aux gens, sans explications… »

J’avais vraiment, à l’époque, une éthique de l’interprétariat qui me faisait pousser peut-être trop loin le désir d’effacement et le souci d’exactitude; même quand je croyais un malentendu possible entre les lamas et les disciples occidentaux, je m’abstenais d’intervenir, fût-ce par une explication. Peut-être est-ce ce qui m’a valu, beaucoup plus tard (1995), de la part de Rinpoché, le sobriquet de «Khenpo Carbon Copy», signifiant clairement une sorte de répétition mécanique et morte, quoique très fidèle, de la tradition! J'avoue en être assez fier malgré tout: cette exactitude dans la restitution de ce qui a été reçu ne me cause aucune honte; quant au rôle d’«intello biscuit sec», pour reprendre une formule amusante de Guy Serre dont il a été question plus haut, ma foi, il faut bien que je m’en contente.

   Bref, Chhimed Rigdzin Rinpoché a d'abord refusé de répondre quand je lui transmettais la demande d’explication, avec une mimique de refus que je ne saurais décrire, mais qui, comme beaucoup de ses expressions, trahissait les longues années qu'il avait passées en Inde. Il y a eu plusieurs de ces coups de fils et plusieurs refus de répondre, et je m'en suis d'abord tenu à mon éthique de neutralité en tâchant de rester le miroir fidèle de l'échange, sans interférer. 

   Cependant, au bout de quelques jours et voyant qu’on n'en sortirait pas ainsi, je me suis permis de dire au lama que, bien sûr, c’était lui qui savait ce qui était bon et approprié, mais que, pour ma part, je serais quand même soulagé d’être libéré de ces appels téléphoniques qui m’interrompaient dans les autres tâches que je faisais pour son service. Il m'a alors répondu :

«Eh bien, tu n’as qu'à leur dire que, s'ils n'aiment pas mes prophéties, ILS NE SONT PAS OBLIGÉS D'Y CROIRE. »

Chapitre suivant : cliquer ici.

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