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Stéphane Arguillère

Stéphane Arguillère

Études, réflexions et souvenirs sur les religions tibétaines

La Vie de Nyammé Sherab Gyaltsen (1356-1415), le grand philosophe de la religion Bön, selon Paltsül

Source de l'illustration: http://treasuryoflives.org/biographies/view/Nyamme-Sherab-Gyeltsen/2980

Ce qui suit est une traduction de la courte biographie versifiée qui se trouve dans le g.Yung drung bon gyi bstan ’byung phyogs bsdus de dPal ldan tshul khrims (ou dPal tshul, p. 240 sq. de l’édition citée) ; Jean-Luc Achard en avait déjà donné un résumé substantiel dans son article de 1995, « Nyamme Sherab Gyeltsen (1356-1415), fondateur du monastère bönpo de Menri » (Dzogchen Bulletin, n° 1, pp. 4-8), dont il a ultérieurement présenté une version anglaise dans Bon po Hidden Treasures (2004, p. 253, que l'on retrouve sur le site Treasury of Lives en cliquant sur le lien ci-dessus). Je l'avais retraduite intégralement pour un article de 2006, « mNyam med Shes rab rgyal mtshan et la scolastique bon au tournant du XIVème et du XVème siècles » (Acta Orientalia n° 67, Oslo), article qui est sur le point d’être republié. J’en profite pour publier ici la version relue et corrigée pour cette republication, sans les notes historiques et critiques et sans l’édition que l'on trouvera dans la version complète de l’article (dont j’ajouterai les références bibliographiques quand il sera paru). 

« …La couronne des détenteurs de l’enseignement du Bon, parole prodigieuse,
Au [Tibet] neigeux et dans le monde,
Fut le grand vénérable sMan ri ba [Shes rab rgyal mtshan]
Et la lignée de sa postérité spirituelle, les abbés successifs,
Dont nous allons présenter les vies dans leurs grandes lignes, en abrégé.

D’abord, pour ce qui est du grand Vainqueur inégalé,
Selon les prophéties du Bla chen Dran pa’i kha byang :

Shes rab rgyal mtshan, l’émanation de sTong rgyung [mthu chen],
Implantera l’enseignement des trois préceptes au milieu de la région centrale [du
Tibet],

Et ainsi de suite. Ainsi, dans diverses prophéties fiables (tshad ldan),
Il est plus d’une fois fait l’éloge de cet individu suprême.
Pour ce qui est de la région [où il naquit], c’est dans l’est du Khams, à rGyal mo rong,
Dans un lieu appelé sTegs cog dans la région de Rab brtan,
Que, d’un père versé dans les quatre bon de la cause, etc.,
Le bon po Klu rgyal du clan de dBra,
Et d’une mère dotée de toutes les caractéristiques des ḍākinī,
Appelée Rin chen sman, il fut engendré comme fils de ce père et de cette mère (sTangs dbyal sras)
Le cinq du premier mois de printemps (spyid ra) de l’année feu-mâle-singe [1356].

Au moment de sa naissance, dans le ciel s’amassèrent des arcs-en-ciel [formant comme une] tente ;
Dans les masses nuageuses, des fils de dieux, en dansant, éparpillèrent des fleurs.
Au sol, les plantes germèrent et des lotus s’épanouirent
Et des oiseaux aux voix mélodieuses lui firent l’offrande de leurs chants.

Alors, l’inspiration (’phro) [issue] de ses œuvres antérieures se révélant,
Il connut les trente lettres sans les avoir apprises ; elles lui vinrent spontanément.
Dès son jeune âge, il fut doué d’un amour et d’une compassion sans mesure,
De [la conscience de] l’impermanence, de foi, d’endurance et d’un grand discernement.
Quand il eut atteint sa dixième année, auprès de Phya bla g.Yung rgyal,
Il prit les vœux de « novice » (gtsang gtsug) et reçut le nom de Shes rab rgyal mtshan.
Dès lors, il bannit entièrement la [consommation de] viande, d’alcool et d’ail
Et s’adonna avec une générosité sans attachement [notamment] à la pratique vertueuse des offrandes d’eau.
Il se fit le disciple (bsten) de nombreux précepteurs de vertu du Tibet Oriental,
Tels mTha’ bzhi bSod rgyan, Pho tse Ye shes rgyal,
bSod rgyal de Nyag rong, Sa wal Shes-rab rgyal,
Le rtogs ldan Sher rgyam et ainsi de suite.
Il reçut beaucoup d’initiations, [241] de transmissions scripturaires et de préceptes profonds.
Puis, sur le chemin des collèges monastiques du Tibet Central (dBus gTsang),
À Chag sgang stod, il rencontra Rin blo, érudit et [spirituellement] accompli.
Une foi indivise naquit en lui et il se mit à son service ;
Il en reçut toutes les initiations, les transmissions scripturaires et les préceptes, tant externes qu’internes et secrets
Et plus particulièrement les instructions concrètes (lag len) du Grand Véhicule avec les indications directement issues de l’expérience des pratiquants (dmar khrid).
[Ce maître] les lui conféra comme on verse dans un vase le contenu d’un autre vase.
Il s’appliqua à l’ascèse (’grims) dans divers lieux [saints] de l’ouest, de l’est, du sud et du nord du mDo Khams ;
[Grâce à] sa pratique, la connaissance principielle (ye shes) compréhensive [de la nature des choses] se produisit dans sa série psychique.
[La dualité] sujet-objet se purifia d’elle-même ; saṃsāra et nirvāṇa s’égalisèrent en une saveur unique.
Il parcourut d’un coup (chig bsgrod) les dix terres et connut les trois temps sans [la moindre] obscurité.
Alors il se rendit à gSang phu ne’u thog dans le Tibet central.
Auprès du grang Rong ston l’omniscient (shes bya kun mkhyen),
Il pratiqua l’écoute, la réflexion et la méditation à propos de tous les textes fondamentaux de la philosophie,
Notamment ceux du Madhyamaka, de la logique, des Pāramitā [c’est-à-dire de l’Abhisamayālaṃkāra], du code de discipline monastique et de l’Abhidharma
Et devint le prince des orateurs (smra ba’i dbang phyug chen po) dans le domaine de l’Écriture et de la raison.
Alors, ayant atteint sa trente et unième année,
Il entra à g.Yas ru dBen sa kha dans le gTsang,
Où il demeura ; il prit de l’abbé Tshul khrims ye shes
Les deux cent cinquante vœux de drang srong
Et garda les préceptes de la discipline comme la prunelle de ses yeux.
Auprès du maître Me ston Kun bzang rgyal mtshan,
Il reçut tout l’ensemble des initiations, transmissions orales et instructions
Relatives au triple cycle de dBal phur.
Durant l’initiation, il perçut le maître comme dBal gshen sTag la [me ’bar],
Et sa femme et ses fils comme des dieux et déesses.
Le maître lui fit présent des supports du Corps et de la Parole de Phur pa
Et le fit le grand maître héritier de cette transmission (Bon bdag dbon gsas mchog tu mnga’ gsol mdzad).
Il s’assimila par ailleurs l’essence de la pensée d’un océan d’êtres érudits et accomplis
Tels le rTogs ldan Nam mkha’ blo ldan
Et Zhang ston bSod nams rgyal mtshan.
Alors sa renommée de savant se diffusa
Et les deux héritiers de la lignée royale de Bru
Lui offrirent le trône abbatial du « Sommet Blanc » et du « Sommet Rouge ».
Par l’enseignement, le débat et la composition, il fit amplement le bien de la doctrine et des êtres.
Plus tard, pour revoir ses parents, il retourna dans son pays natal
Et il y établit [toutes sortes de personnes], dont son père et sa mère, sur la voie suprême de la délivrance.
Sur le chemin du retour, au moment où il arrivait à Dar rtse mdo,
Il entendit l’histoire de la destruction de dBen sa kha par les éléments déchaînés
Et il demeura dans un ermitage de montagne de cette région [de Dar rtse mdo].
Un jour où il était en train de faire le bien des individus du mDo Khams,
Disciples qualifiés religieux et laïcs, au moyen de la pratique de Phya sras Keng tse,
Il reçut une prophétie de [la divinité protectrice Ye shes] dbal mo
Qui le fit retourner au gTsang, où, grâce à ses accomplissements spirituels, il retrouva quelques-uns des biens et des objets de culte [de dBen sa kha].
[242] La plupart des objets supports bénis [du Corps, de la Parole et de l’Esprit des Bouddhas]
Lui furent offerts par Srid pa’i rgyal mo, [Ye shes] dbal mo [et les autres] Protecteurs, et c’est ainsi qu’ils lui parvinrent.
L’an bois-oiseau de sa cinquantième année (dgung lo lnga bcu bzhes pa) [1405],
Dans un vallon du mont Shar ri pho ba à Thob rgyal,
Au moment de fonder le Monastère de la Glorieuse et Faste Montagne Médicinale (dPal ldan bkra shis sman ri),
Comme il avait planté son bâton monacal [dans le sol], une source jaillit spontanément,
Et, par le simple fait d’avoir disposé des petits cailloux [sur le sol], les cellules des moines se formèrent d’elles-mêmes.
Grâce à la puissance de tels signes d’accomplissement, dans le courant de cette même année,
Le monastère et son grand temple, contenant et contenus furent achevés.
La discipline monastique et les règlements furent établis selon les anciens usages.
Grâce à sa pratique de dBal phur, [Shes rab rgyal mtshan] vit Khra gsas khyung rgod face à face ;
Il accomplit les activités des protecteurs (srung ma) Khra et sPyang.
De même eut-il la vision face à face d’un océan de divinités yi dam des trois secrets,
Tels Shes rab byams ma, sMra ba’i seng ge,
Khro bo gtso mchog et dBal chen ge khod.
Ayant eu la vision de Tshe dbang [rig ’dzin] à bKra shis phyung mo,
Il en reçut des initiations ; de même sTong gyung [mthu chen], Dran pa nam mkha’
Et autres détenteurs de gnose (rig ’dzin) et fées (mkha’ ’gro) se montrèrent à lui et lui donnèrent des indications prophétiques.
De plus, en des lieux retirés comme le glorieux monastère de mKhar sna,
Il pratiqua la méditation et se rendit utile à la doctrine et aux êtres.
Les protecteurs du Bon, tels la mère suprême, Reine de l’Existence (Srid pa’i rgyal mo)
Et que dGra bdud rngam pa étaient ses serviteurs et accomplissaient ses activités.
Il rivalisa, quant à la puissance de ses accomplissements, avec dMu rgyal nyi ma lui-même
Et par deux fois il vola [dans le ciel] jusqu’au parcours du char de Phœbus (rta bdun bgrod lam) ;
Il déposa son chapeau sur les rayons du soleil
Et il laissa dans la roche des lettres tracées de ses mains, des empreintes de son bâton de pèlerin
Et de ses pieds. Les signes de ses accomplissements sont au-delà de ce que l’on peut dire.
Il composa neuf commentaires des textes fondamentaux (gzhung), notamment sur
Le Secret (Gab pa), le Trésor (mDzod) et les Terres (Sa), sur le Madhyamaka, la logique et le Khams sdud,
Sur le petit et le grand vinaya et sur les Véhicules étagés (Theg rim).
[Il composa en outre] trois grands textes fondamentaux : la Prodigieuse lampe des Terres et des voies,
Le Discernement intégral de la connaissance valide et le Discernement intégral des mantra secrets.
Une compilation de ses œuvres complètes ferait dix volumes.
Quant aux disciples qui l’ont suivi, ceux qui ont eu la capacité servir l’enseignement et les êtres
Furent une dizaine, grands et suprêmes ; une centaine de détenteurs excellents (rab ldan) des trois disciplines ;
Il y en eut des milliers qui firent bon usage (don ldan) de la discipline monastique [reçue de mNyam med Shes rab rgyal mtshan], et, quant aux disciples qui furent en contact avec lui par [quelques] enseignements reçus,
Ils furent innombrables. Parmi tous ces [disciples], les principaux furent
Le « régent » (rgyal tshab) Rin chen rgyal mtshan dans le gTsang
Et bSod nams rgyal mtshan de mNga’ ris — ses deux « fils du cœur » ;
Dans le Khams, Tshul khrims dbang ldan de Dar [rtse] mdo
Et bSod nams ’od zer ; [243] à rGyal rong,
Ye shes tshul khrims et Rin chen tshul khrims.
Ayant ainsi fait le bien de très nombreuses personnes de l’Ouest à l’Est [du Tibet],
Voici comment il passa dans l’Élément (dByings su gshegs tshul) :
Dans sa soixantième année, à gTer chu kha, pendant les mois d’été,
On avait dressé une tente où il enseignait la Tradition orale de Zhang zhung
Le jour à une assemblée de disciples [humains] héritiers de sa lignée (brgyud ’dzin)
Et la nuit à une foule de deva, de nāga et de maîtres du terroir (sa bdag) [esprits locaux].
À l’aube du huitième jour du dernier mois de l’été,
Alors qu’il était en train de dispenser l’enseignement du Bon, il vit l’Élément Réel (Bon dbyings gzigs) [c’est-à-dire, il trépassa].
Au bout de trois jours, son corps (sku gdung) s’éleva dans le ciel
Avec des lumières diaprées et des rayons. Ses deux « « fils du cœur »
Et les autres personnes présentes le prièrent, pour le bien de la doctrine et des êtres,
Que ses reliques demeurent [dans ce monde]. Alors, le corps redescendit et se posa sur le trône.
Puis on procéda à la crémation et, pour le bien des générations futures,
En tant que support propre à inspirer les êtres, [on trouva dans les cendres du bûcher funéraire], une image de Kun tu bzang po, support du Corps,
Une image de sMra ba’i seng ge et des syllabes mantriques, supports de la Parole,
Et des ring srel, supports de l’Esprit, dont les trois plus gros
Étaient de la taille d’un œuf d’hirondelle ;
Il y en avait beaucoup de moyens et de petits. Des trois plus gros, l’un
S’envola vers le pays des dieux avec sons, clartés et rayons.
Un autre plongea dans les eaux du gTer chu et s’en fut au pays des nāga.
Le troisième, avec sons, clartés et rayons, s’en fut au sommet d’un rocher
Où il se posa. Quand le régent [Rin chen rgyal mtshan] toucha cette pierre de sa main,
Elle y laissa son empreinte et [la relique] devint comme un amoncellement [de pierres précieuses au sommet du rocher],
Où elle demeura et d’où, jusqu’à maintenant, elle fait le bien des êtres dans le monde des hommes.
Ainsi, cette vie en tout points semblable à celle du suprême Vainqueur gShen rab,
Établie au moyen de la triple authenticité, dépasse l’ampleur du cercle de l’horizon,
Ne saurait être contée par un esprit puéril [comme moi], mais c’est avec un esprit plein de foi
Que [j’ai composé] cet abrégé en résumant les [biographies] antérieures. »

 

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